Métaphysique d'une hystérisation : Covid et après !

Métaphysique d’une hystérisation : Covid et après !

Nous vivons une pandémie virale qui bouleverse les mécanismes psychiques, sociaux et économiques. Une hystérisation massive s’est emparée de la société.

 - Pourquoi métaphysique ?

- Mais parce que nous sommes bien au-delà de la physique. Cette hyperactivité émotionnelle sociétale nous emporte bien loin dans le monde des ultra-choses, du non représentable, de l’impalpable, donc de la métaphysique. Et cet au-delà prend un mode caricatural, du champ du démonstratif, de l’histrionique, du spectacle au sein de la Société du Spectacle. Hystérisation donc de cette ultra-chose qu’est la menace de mort par l’impalpable virus. Hystérisation, car personne n’est jamais satisfait et chacun a toujours une réponse adverse, comme les hystériques qui mettent toujours l’autre en situation d’impuissance, distillant leurs injonctions paradoxales.

- Alors vous banalisez cette pandémie ?!

- Certainement pas, j’essaie d’en étudier les répercussions sociétales et individuelles, avec un retour brutal aux mécanismes infantiles de fabrication d’une mythologie nouvelle face à une ultra-chose telle la mort brutale.

Que se passe-t-il face au développement de l’idée de notre finitude, qui survient à un instant non prévu dans notre calendrier ontologique. Nous avions bien autre chose à faire que de nous préoccuper de la mort. Nous étions en pleine santé, en plein développement de notre carrière et de notre vie familiale, au faîte de notre âge. La société du loisir nous comblait de ses cadeaux. Merde aux virus ! Il y a tant de choses à faire avant de crever seul dans le coma, avec plein de tuyaux partout. Merde encore ! Nous avions pendant notre enfance, tricoté une riche mythologie pour répondre aux ultra-choses, mais rien n’était prévu pour un virus à couronne.

La Société du Spectacle (celle de G. Debord) nous avait habitués à vivre en pleine lumière. Pas question de se cacher dans un recoin. Pour exister il fallait être vu par un maximum de « followers ».

- Tiens, déjà cette hystérisation des rôles sociaux.

- De la lumière ! On veut de la lumière ! Et voilà qu’il fallait se cacher. Pas question, de vivre comme Thoreau[1] au bord de son lac ou comme Épicure en son jardin. Alors il restait les medias pour survivre. On s’exposait par tous les moyens et dans toutes les positions. Le Covid était devenu un spectacle. Il fallait lui faire la nique et parler plus de nous que de lui.

Dans la Société du Spectacle, notre corps était devenu un fétiche. Il fallait être belle ou beau, musclé(e), bronzé(e), manucurée, mince, fringué(e). Il fallait… Les petits Moi en errance se vendaient à l’encan sur les réseaux sociaux. Et il faudrait que cela s’arrête. Ce virus maudit s’attaquait au corps-fétichisé. Quelle ironie ! « Corona » virus, il voulait prendre notre couronne. Il avait fallu tant de siècles pour que le corps exulte et il faudrait le mettre en veilleuse. Merde ! Il faut se masquer, devenir invisible pour lui échapper. Je ne sais plus qui je suis dans le regard de l’autre. On ne pouvait quasi plus rien acheter ! Le « fétichisme des marchandises » qui nous comblait tant, n’était plus qu’un souvenir douloureux.

Qu’est-ce qu’il nous restait si ce n’est les écrans. Nous étions déjà de plus en plus sur les écrans, « crétins digitaux » patentés, alors pour le coup, les écrans étaient notre seule boussole. Internet intensif, télévision en boucle, consoles et tablettes, Smartphone et Skype. Les GAFAM étaient aux anges, ils avaient le champ libre. Ils allaient financer une statue à l’effigie du Covid. Le commerce en ligne, la culture en ligne, les projets en ligne, le travail en ligne, l’amour en ligne… rien que leur bonheur ! Ubérisation pour tous et tout !

D’accord nous étions tous devenus paranoïaques. Les autres étaient une menace et nous étions une menace. Il fallait tout surveiller tout le temps. Pas d’innocence en vue. Même les enfants étaient un danger, surtout pour les plus vieux. Notre paranoïa constructive physiologique était débordée et notre prudence naturelle d’homo sapiens s’était transformée en surveillance généralisée.

- Paranoïa constructive ?

- C’est un concept développé par Jared Diamond, qui considère que les homo sapiens ont pu survivre grâce à des mécanismes de vigilance et de prudence face à des environnements hostiles ; c’est cela la paranoïa constructive, une méfiance qui permet d’anticiper les dangers. Nous sommes les descendants de générations d’assassins… Ici, notre méfiance avait pris un caractère pathologique et les médias nous incitaient, nous ordonnaient d’être défiants à longueur de journée. « Soyez paranoïaques et vous survivrez ».

Par contre l’épidémie nous avait confinés dans des systèmes clos, genre famille ou institutions. Et l’on sait fort bien que les systèmes clos sont à haut risque. Cette espèce de continuité psychique qui s’y installe est fort délétère. Vivre, c’est se différencier des autres, leur échapper, pouvoir apprendre. Le huis clos crée une relation d’emprise, de soumission, de continuité psychique. Il n’y a plus d’absence, alors que c’est dans cette absence que nait le désir.

Et les médias en rajoutaient à longueur de journée. Les peurs des journalistes résonnaient avec celles des spectateurs. Résonances fantasmatiques à haut risque. Et les prophètes cassandriques occupaient les écrans à plein temps. Tout le monde agonisait en même temps. Certains ne croyaient pas Cassandre, c’était d’ailleurs le destin mythique de Cassandre de prédire le pire et de n’être jamais crue. Certains gouvernants étaient de ce camp. D’autres tombaient dans une hypochondrie dramatique, écoutant chaque signe comme la promesse de la mort. Chaque journaliste bombardait l’auditoire de ses peurs inconscientes.

Et voilà, l’Ubérisation prenait le dessus, les transactions humaines se transformaient en transactions virtuelles. On ne pouvait plus se rapprocher, se toucher, se câliner, se réunir, que restait-il sinon virtualiser tout cela. Uber et les GAFAM étaient aux anges, ils étaient bien plus efficaces que les mesures barrières. Leur fortune était basée sur la ruine de l’économie traditionnelle faite de contacts réels entre protagonistes. Les contacts étant maintenant à risque, quoi de mieux que les mises en relations digitales.

Pendant ce temps, paradoxalement dans les MAS, les FAM et autres lieux d’accueil pour handicapés lourds, le calme régnait. Curieux plaidoyer pour une société de surveillance totalement close.

- Que se passait-il ?

- Il semblait bien que les résidents qui avaient tant de mal à gérer les transitions, les changements, les excitations, s’y retrouvaient fort bien dans cet univers où plus rien ne bougeait. Chaque chose était à sa place, plus question de errer à droite et à gauche, le monde s’était encore réduit. Quel soulagement ! Mais quelle image terrible du bonheur.

Voilà, il n’y avait plus d’absence. Cette terrible angoisse de discontinuité que ressentent les handicapés lourds, disparaissait. « Je ne comprends pas le Covid, mais nous sommes toutes et tous immobilisés. Ouf ! Ce besoin que tous les soignants ont de nous faire faire des activités, paraît s’être envolé. Le confinement, comme ils disent, est un vrai rêve pour nous ». L’autisme les confine déjà, leur prescrire le confinement est une véritable homéopathie, guérir le mal par le mal…

L’ergodicité nous va si bien, ce fantasme d’être enfin parfaitement uniformisés. Être l’autiste moyen standardisé ou le psychotique moyen avec retard profond. Le confinement nous garantit cette magnifique évolution. Tous pareillement immobiles, pas de passe droit pour les petits chouchous. Nous sommes enfin conforme au DSM-V !!!

Bien entendu nous devenons encore plus des automates mal programmés. Certains soignants rouspètent et gueulent à la société de contrôle, au totalitarisme, à l’asile façon Pinel voire pire.

Certains dans les équipes s’en trouvent bien aises. Les résidents ne foutent plus le bazar. Est-ce que nous n’y serions pas pour quelque chose quand ils s’agitent ? Sommes-nous aussi iatrogènes que cela ? Faut-il les déconfiner ? Et si on continuait au même rythme immobile ?

La société de surveillance avait-elle gagné la partie ? Foucauld avait-il raison ? L’aliénation totale était-elle un phénomène émergent du Covid19 ? Le Covid comme grand Léviathan, le monstre antique et prototype de l’autocrate mettant les humains au pas.

Pendant ce temps là, les somaticiens en bavaient comme ce n’est pas possible. Les rêves de toute-puissance médicale et paramédicale se fracassaient sur le virus. Tout ça pour ça : la mort aux trousses. La Société du Spectacle pouvait les traiter de héros, ça ne changeait rien à l’affaire, il fallait se démerder de la désillusion et être empêtré dans l’angoisse de mort, sa propre angoisse de mort.

La mort rodait de trop prés pour en sortir indemne. Cette salope nous tenait par la main. Allions-nous aussi tomber dans l’ignoble, l’injuste, l’incurable, l’abandon, l’absurde de cette maladie incongrue. L’habituation ne marchait qu’à demi, nous étions trop près du précipice.

- L’habituation ?

- Cette façon de mettre à distance les émotions en répétant une situation traumatique ou non traumatique.

Comment couper les ponts ? Comment oublier ? Il était interdit de fuir. Il fallait rester confinés sauf pour aller voir mourir les autres, dans un hôpital en surchauffe. Burn out des soignants à la clef. Ça envahissait le sommeil. Du repos, SVP ! PTSD[2] pour toutes et tous.

L’ultra-chose la pire (la mort) restait tapie, mais nous surveillait. Combien de temps nous restait-il à vivre ? Le temps et la mort étaient de redoutables complices et il fallait inventer bien des fables pour les tenir en respect.

De quoi ou de qui étions-nous l’icône ? Vous nous rêvez épiphanie, thaumaturge, guérisseur(se), père ou mère tout-puissants, intercesseur auprès d’une divinité rétive, savant(e) génial(e), ange gardien(ne). Et quoi encore ? Vous nous applaudissez à 20 h puis vous avez peur que l’on s’approche de vous ; vous nous conseillez de rester dans notre lazaret, comme des lépreux. L’ambivalence des humains est toujours de la partie. Que l’on meure dans notre coin, vous nous ferez des concerts de casseroles depuis les balcons, faute de pouvoir aller à nos funérailles. Faux-culs !

Quelle expérimentation ! Pour des adultes qui se retrouvaient dans la situation des petits enfants. Avec si peu de temps pour inventer des fables, pour faire face à cette ultra-chose infernale. D’accord certains inventaient des complots, des machinations obscures, ou alors déniaient la réalité de ce virus couronné. Une manière de se défendre de l’indicible et quand le temps presse, le déni est encore ce qu’il y a de plus pratique.

Nous avions été pris par surprise et c’était là le problème, il fallait inventer à mesure, en toute hâte et il n’y avait guère de place pour la raison. Certains professeurs de médecine battaient la campagne, piétinant les critères fondateurs de la science. La pensée magique prenait le dessus. Ils étaient redevenus enfants et croyaient aux chimères. Je le veux, ça existe ! La métaphysique battait son plein.

Vous voyez nous ne sommes pas hors sujet. Ce retour vers des mécanismes infantiles (la néoténie) est typique des situations à risque et cette pandémie en est une.

Voilà, je vous laisse avec cette expérimentation généralisée, tellement actuelle. Inventez vos fables et votre mythologie. Retournez en enfance pour y arriver… ça vous donnera un coup de main… Vous voyez que l’accélération de la société a trouvé son remède : le confinement. Mais à quel prix !

- Vous m’avez vraiment sapé le moral. Je retourne me déconfiner  et inventer mon mythe du déconfinement. Encore un truc à inventer à toute vitesse et ça m’inquiète quelque peu, puisque la vitesse serait notre pire ennemi.

- Vous avez raison de vous méfier de vous. L’accélération va reprendre du service.

- Faites bien attention ! Ne vous rêvez pas tout-puissant. Vous n’avez pas de certificat d’immunité contre le virus et la mort. Vous allez encore plus que d’habitude fuir le temps vide qui vous renvoie à notre insignifiance, donc vous allez à nouveau plonger dans les loisirs à tout-prix et l’offre en est pléthorique.

Que voulez-vous, le terrible de notre condition nous pousse à agir ou à croire. Et nous en revenons à la métaphysique et à la pensée magique. Le cybermonde vous aura accompagné tout au long du confinement et il va encore moins vous lâcher. Le cybermonde vous a encore plus emporté au-delà du réel, voilà une nouvelle forme de métaphysique. Et le réel vous sera encore plus insupportable, d’autant qu’il est maintenant habité par l’ennemi Covid19. Mais seul, devant vos écrans, vous êtes encore plus vulnérable aux sirènes des GAFAM. Vous êtes devenu « l’homme-foule », isolé et grégaire, membre d’une masse virtuelle hyperémotive, docile, s’abandonnant à l’autorité suprême, ayant perdu toute responsabilité. Vous allumez l’écran et vous rentrez dans la communauté-foule sans vous déplacer. Le cauchemar !

Va-t-il y avoir une disruption sociologique majeure ? Allons-nous vers une société stigmergique, dans laquelle chacun n’existerait que par les traces infimes laissées sur les réseaux sociaux, dans l’attente d’une émergence ?

Je vous laisse avec ces questions. A bientôt.

- Vous me laissez avec un gros cafard !

 

Dr Philippe FICHEUX

 

[1] Thoreau : Walden. La vie dans les bois.

[2] PTSD : Post Traumatic Stress Desorder

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